Laurent Joffrin est un journaliste de gauche qui a longtemps dirigé les rédactions de Libération et du Nouvel Observateur . Son père était un ami, un proche de Jean-Marie Le Pen ,dont il partageait en partie les idées. Certains le savaient . Marine Le Pen y a fait allusion lors d’une émission de radio, d’ autres le savaient , mais cela restait assez confidentiel .C’est pour évoquer ce père et l’histoire de leur famille que Laurent Joffrin et sa fille Pauline Delassus ont écrit cet ouvrage . Plusieurs niveaux de lecture peuvent être mis en oeuvre . On peut lire l’ouvrage comme un témoignage souvent poignant . La mère de Laurent Joffrin s’est suicidée en 1955 alors que lui et sa soeur avaient respectivement trois et un an .On peut y lire un témoignage de la manière dont chaque génération voit le monde . On peut aussi y lire une analyse historique d’une partie de la société française entre la fin du XIXème siècle et aujourd’hui.
Une histoire familiale
Une analyse historique de. l’ouvrage permet de de dresser un portrait d’une partie de la société française de la fin du XIXème siècle à nos jours .L’arrière grand-père de Laurent Joffrin et son épouse , tentent l’aventure de l’émigration et émigrent en Argentine. Ils ouvrent un magasin de chapeaux assez prospère. Chaque communauté d’émigrants vit plus ou moins séparément des autres. Cependant l’histoire familiale est marquée par un drame . Le mari assassine sa femme. Le fils , Tito , le grand-père de Laurent Joffrin connaît un destin singulier .Il mène une vie de jeune homme aisé en Argentine , mais en 1916 , il rentre en France , s’engage dans l’armée française , combat à Verdun . Après la guerre , au lieu de rentrer en Argentine , il passe un concours de l’administration coloniale et occupe un poste élevé dans le protectorat d’ Annam . L’empereur et les mandarins subsistent , mais la réalité du pouvoir est exercée par les administrateurs français . Laurent Joffrin décrit ce monde colonial avec des Français sûrs de leur domination , vivant dans de confortables villas avec des domestiques , et le monde pauvre des Indochinois, souvent soumis à une terrible répression . En 1940 , les Japonais laissent subsister jusqu »en 1945 l’administration française sous la direction de l’ amiral Decout ( gouverneur de l’ Indochine ) qui demeure fidèle à Vichy . Tito , le grand- père demeure lui aussi vichyste. La fin de la guerre est chaotique , les Japonais occupent l’ Indochine ,placent les administrateurs français en résidence surveillée. » Le décret du ciel » comme disent les Vietnamiens , c’est à dire la domination française s’achève . En même temps ,la situation est chaotique , le Vietnam étant le théâtre de combats entre l’armée chinoise et le Vietminh d’un côté et l’armée japonaise de l’autre . Les soldats chinois et le Vietminh menacent les Français ( il y a des morts) qui sont protégés par l’armée japonaise . Finalement , l’armée française, dirigée par Leclerc, réoccupe le Vietnam , Tito et sa famille sont rapatriés en France. Pétainiste ,Tito est révoqué et perd son traitement, ce qui place sa famille dans une situation difficile. Quelques années plus tard , il put cependant , grâce à une intervention d’ Edmond Michelet , récupérer son traitement avec des arriérés de salaire .
Jean-Pierre Mouchard , le père.
La figure centrale du livre est Jean-Pierre Mouchard ,le père de Laurent Joffrin. Il est né en Indochine , sa mère est morte en couches , alors qu’il était très jeune . Il a une enfance confortable en Indochine et partage les préjugés des colonisateurs . Il estime que les Français constituent une » race supérieure » et qu’il est légitime qu’ils dominent les peuples colonisés . Il ne renoncera jamais vraiment à cette idée . Pendant ses études dans une école religieuse , il a pour condisciples des fils de mandarins , souvent très doués , mais il ne renonce pas à ses idées sur les » races supérieures » . Lors de l’occupation japonaise ,sa situation est plus difficile , il risque d’être blessé ou tué .Rentré en France ,il entreprend des études d’histoire , mais lorsque son père lui apprend qu’il a perdu son traitement , il doit travailler dans un cabinet d’expert-comptable . Il se révèle doué ,mais surtout il entre en contact avec des entrepreneurs et en particulier l’éditeur Tchou qui vend des livres par correspondance et connaît une grande réussite financière. Il travaille quelque temps chez Tchou , se dispute avec l’éditeur , signe un accord avec lui : il peut utiliser le fichier des éditions Tchou , à condition de ne pas éditer des ouvrages littéraires , mais uniquement des ouvrages historiques. En quelques années , il connaît une réussite impressionnante grâce à la vente d’ouvrages par correspondance , vendus en plusieurs tomes , comme » Le Mémorial de Saint -Hélène « . Il parvient à la richesse et à une forte reconnaissance bourgeoise ( achat d’une vaste propriété )
Sa vie personnelle est marquée par un drame : le suicide de sa première épouse ,Christel Michelet ,mère de Laurent Joffirin et de sa soeur .Ils se sont rencontrés dans les cercles étudiants catholiques et se sont mariés au début des années 1950 . Les parents de son épouse étaient épiciers non -propriétaires de leur fond de commerce et on mesure les difficultés de la petite bourgeoisie commerçante dans les années 1930- 1940 . Le frère de son père était Edmond Michelet. Il fut un Résistant de la première heure et il lança dès juin 1940 à Brive ,un appel à la Résistance marqué par Charles Péguy ( » celui qui ne se rend pas est mon homme » ) . Il occupa des postes importants dans la Résistance ,fut arrêté et déporté à Dachau . Il écrivit un témoignage » Rue de la Liberté » . Laurent Joffrin évoque l’enfer et la barbarie concentrationnaire . Edmond Michelet a failli mourir du typhus et n’a dû son salut qu’à un camarade qui l’a transporté à l’infirmerie du camp. Il a joué un grand rôle au sein des déportés français , en particulier des catholiques. A la Libération , Michelet est devenu ministre du général de Gaulle ,puis à nouveau ministre après 1958 . Laurent Joffrin et sa fille sont donc les héritiers d’un double héritage : celui du pétainisme de son grand-père paternel et celui de la Résistance de leur grand-oncle maternel. Après le suicide de leur mère , due à l’infidélité de son mari et à une dépression post partum non reconnue, Laurent Joffrin et sa soeur sont élevés à la fois par leurs grands- parents maternels et par leur père . Enfance difficile , austère et silencieuse ,marquée cependant par la rapide réussite sociale du père.
Jean-Marie Le Pen , histrion extrémiste et antisémite obsessionnel .
Comme je l’ai souligné , et comme on peut le penser , l’une des raisons majeures de la rédaction de l’ouvrage de Pauline Delassus et de Laurent Joffrin est d’évoquer la proximité ,les liens amicaux entre Jean-Pierre Mouchard et Jean-Marie Le Pen. Ces liens datent des années 1960 . Le Pen, alors au creux de la vague politique possédait une maison d’éditions musicales qui éditait des chants de la Seconde guerre mondiale . En difficulté financière , il fut aidé par Jean-Pierre Mouchard. Le Pen apparaît deux fois dans l’ouvrage . Dans les années 2000 ( ?) ,il est interviewé par Pauline Delassus. Il s’est embourgeoisé , il est vieilli , mais il n’a pas perdu sa méchanceté et sa cruauté . Le point culminant du livre est l’évocation par Laurent Joffrin d’une croisière au large de la Turquie à la fin des années 1970 , sur un voilier loué ou possédé par le père de Laurent Joffrin . Laurent Joffrin qualifie Le Pen d’histrion et c’est bien ainsi qu’il apparaît dans ce passage du livre : un acteur jouant un rôle diabolique. Joffrin le présente d’abord sortant de sa cabine tenant à la main un ouvrage écrit par un déporté . Ceux qui pourraient croire qu’il en a tiré quelque enseignement en seront pour leurs frais. Le Pen déclare que ce témoignage est » très exagéré » . Le Pen est ainsi un extrémiste ,indulgent avec le nazisme . Il fait surtout preuve d’un antisémitisme constant et Laurent Joffrin le décrit obsédé par » la puissance juive » , » le complot juif » pour lui omniprésent. Son histrionisme , ses provocations , finissent par lasser les autres membres de la croisière. Laurent Joffrin ne justifie pas les liens de proximité entre son père , qui semble avoir partagé une partie de ses idées , ( il est resté abonné à l’hebdomadaire d’extrême- droite » Minute » )tout en ayant gardé une distance critique et un certain humour, et Le Pen. Il décrit ces liens, et le personnage de Le Pen apparaît tel qu’il est : un histrion provocateur , extrémiste et antisémite , avec un fond de grande méchanceté et de grande cruauté.
Une méditation transgénérationnelle.
Une méditation transgénérationnelle . L’ouvrage est aussi une méditation sur les représentations de chaque génération . Pour Tito ,le grand-père et Jean-Pierre le père , la domination coloniale n’est pas remise en cause , la » supériorité » des colonisateurs français est un élément de leur idéologie . La colonisation leur fournit des avantages ( salaires , domestiques). Pour Tito , cela s’accompagne du pétainisme et du soutien à Vichy . La génération de Laurent Joffrin remet en cause la colonisation et dans une certaine mesure l’ordre bourgeois . Cependant Laurent Joffrin reconnaît que Mai 1968 n’a pas été réellement une révolution ( le Parti communiste attaché à la politique d’indépendance gaullienne n’en voulait pas ) , mais plutôt un mouvement social et culturel : une société plus libre , moins hiérarchique . Les révolutionnaires se sont assagis . Il reconnaît aussi que sa génération eu une jeunesse beaucoup plus facile matériellement que celle de son père marquée par la guerre et la pauvreté . Sa fille Pauline Delassus ,née dans les années 1980 partage les idées de sa génération : dénonciation du colonialisme et de la manière dont sont traitées les personnes issues de l’émigration, regard critique sur la situation des femmes dans les années 1950 ( sa grand -mère qui s’est suicidée n’ a pas été entendue ) , souci de l’environnement , liberté individuelle.