(Re)lire  » Nasser tel qu’on le loue » (1968) d’Emmanuel Berl.

J’avais téléchargé  » Nasser tel qu’on le loue » ( Gallimard) il y a quelques années. L’ouvrage date de 1968 au lendemain de la guerre des Six Jours de 1967 et de la conférence du général de Gaulle dans laquelle il parla du  » peuple d’élite sûr de lui-même et dominateur ». Berl n’y fait pas allusion , mais il est critique à l’égard des prises de position du général de Gaulle , qui avait déconseillé à Israël d’attaquer le premier, et n’avait pas accepté que l’on n’eût pas suivi ses conseils au moment de la guerre des Six Jours. La situation actuelle est très différente , pourtant on peut tirer bien des enseignements de l’ouvrage de Berl , en particulier en ce qui concerne l’idéal du sionisme et l’hostilité à Israël.

Emmanuel Berl ( 1892- 1976) a été l’un des grands intellectuels/ essayistes du XXème siècle. Il avait connu Bergson , Proust, Il avait combattu durant la Première guerre mondiale. Dans les années 1930 , il avait écrit des essais critiques contre la bourgeoisie. Ayant combattu en 1914, il était devenu pacifiste et munichois et on lui a beaucoup reproché, à juste titre, d’avoir contribué à la rédaction des premiers discours de Pétain en 1940. Par la suite, il s’était caché avec son épouse Mireille en Corrèze . Après la guerre , il avait poursuivi sa carrière d’essayiste et publié une histoire de l’ Europe et des romans (Sylvia) .Il a influencé des écrivains plus jeunes comme Patrick Modiano avec lequel il a réalisé un ouvrage d’entretiens (  » Il fait beau, allons au cimetière » ) , Bernard Frank ou Jean d’ Ormesson avec qui il a réalisé des entretiens radiophoniques ( merci Google). Tout le monde souligne la grande intelligence d’ Emmanuel Berl. Je me souviens que dans l’une de ses chroniques le critique littéraire Philippe Lançon soulignait que l’on pouvait ouvrir un ouvrage d’ Emmanuel Berl en lire quelques pages et être impressionné par son intelligence.

 » Nasser tel qu’on le loue » a été publié en 1968. C’est à la fois un essai sur Israël , l’antisémitisme , le sionisme et une réponse à ceux qui critiquaient Israël et qui accusaient les Juifs de France de  » double nationalité » c’est -à- dire de soutenir plutôt Israël que la politique étrangère française. L’ouvrage est d’abord une réponse à Emmanuel d’ Astier de la Vigerie ( 1900- 1969 , merci Wikipédia) ancien sympathisant de l’ Action Française avant la guerre,Résistant, et devenu homme de gauche.

D’ Astier s’était rendu au Caire, avait rencontré Nasser dont il avait fait l’éloge, et avait dans une émission de télévision critiqué Israël qui venait de remporter la guerre des Six-jours; il avait également critiqué le soutien des Juifs français à Israël. Berl souligne plusieurs aspects. Il rappelle que Nasser et les dirigeants arabes souhaitaient détruire Israël et l’avaient dit à plusieurs reprises en termes très violents et exterminateurs, ce qui relativise fortement les déclarations pacifiques de Nasser. Berl répond ensuite à ceux qui accusent Israël d’avoir mené une guerre d’agression lors de la guerre des Six Jours. Il souligne que la fermeture du détroit de Tian par l’ Egypte était une violation du droit international et une menace existentielle pour Israël. Les Etats arabes bombardaient également les kibboutzim. L’attaque israélienne était donc justifiée. Berl critique les propos du général de Gaulle qui avait dit au gouvernement israélien de ne pas attaquer les premiers. Non sans ironie, Berl note que, placé dans une situation comparable à celle du gouvernement israélien, De Gaulle aurait sans doute mené une attaque préventive. Il critique également l’argument spécieux qui prétend qu’il faut tenir compte de l' »humiliation » des Etats arabes. Cette notion n’a guère de sens dans un contexte militaire.

Il critique ceux qui, comme d’ Astier soupçonnent les Juifs de France de  » double nationalité » . Il ne lui paraît pas illégitime que les Juifs français soutiennent Israël et soient attachés à sa survie, surtout si l’on se souvient des persécutions antisémites passées , persécutions qui peuvent toujours revenir.

Berl évoque la thèse défendue par les partisans des Etats arabes de l’ « humiliation » des Etats arabes. Il souligne qu’elle est liée au fait que les Etats arabes aient été vaincus par des Israéliens / Juifs . Or l’antijudaisme et l’humiliation des Juifs étaient très présents dans le monde musulman. Si Israël n’état pas un Etat juif ,on ne parlerait pas d’humiliation . Mieux vaudrait considérer Israël comme un Etat comme un autre qui a remporté une victoire. De plus Israël ne menace ni brillante civilisation égyptienne ni l’existence de l’ Egypte.

Pour Emmanuel Berl, les mots tuent et il faut tenir compte des propos de Nasser qui voulait chasser les juifs de Palestine. Il s’étonne que certains intellectuels n’en tiennent pas compte , tout comme les organisations internationales qui font la leçon à Israël.

Berl souligne l’important antijudaisme / antisémitisme qui règne dans le monde musulman Il avait fait l’expérience de l’antijudaïsme lors d’un séjour au Maroc. A cet antijudaïsme s’est ajouté un antisémitisme  » moderne »: diffusion et mise en valeur d’ouvrages antisémites, caricatures antisémites proches des caricatures nazies. L’ Egypte avait accueilli un certain nombre de nazis. L’ ‘un des chapitres est intitulé  » antisémitisme et antisionisme.  » Ce n’est pas le sionisme qui ressuscite l’antisémitisme, c’est l’antisémitisme qui attise l’anti sionisme » ( p 112) . L’antisémitisme attise l’ antisionisme. Cet antisionisme est le frère jumeau de l’antisémitisme tel que Drumont le prêchait, que Goebbels le propageait et qu’ Eichmann le pratiquait  » ( p116). Les imprécations de Nasser ou de certains dirigeants égyptiens et arabes ressemblent celles de Hitler par leur violence exterminatrice. L’ extermination des Juifs devrait conduire méditer sur la violence et la résurgence de l’antisémitisme. La résurgence de l’antisémitisme peut être inattendue . Les Allemands ou les Français de 1925 n’auraient pas cru à la politique nazi ou au fait que Vichy collaborerait à la politique d’ extermination.. L’antisémitisme a concerné la droite , mais aussi la gauche.

Emmanuel Berl consacre une grande place à la question des réfugiés palestiniens. Il considère que la situation des réfugiés palestiniens est une tragédie. Israël n’en est que très peu responsable. La responsabilité des Etats arabes importantes. Ils ont refusé toute solution à la question des réfugiés ,par exemple l’accueil des réfugiés dans les Etats arabes voisins ou en Algérie à un moment où la quasi- totalité des Juifs du monde arabo- musulman ont dû quitter des pays où ils étaient installés depuis des siècles.

Il attribue l’hostilité des Etats arabes à Israël au sous -développement , ainsi qu’au fait que le nationalisme arabe utilise l’antisémitisme , pour dériver le malaise des populations arabes face au développement occidental à la fois jalousé et envié.

Emmanuel Berl plaide pour une reconnaissance mutuelle. Il prône l’entente, voire l’amour entre Israël et les Palestiniens. Israël pourrait contribuer au développement agricole du Croissant fertile. Il pense que les Arabes pourraient surmonter leur haine . Il reproche à d’Astier d’entretenir le ressentiment et la haine des Arabes. Il souligne que les Israéliens ont le droit d’avoir un Etat et de se défendre. Prémonitoire, il imagine qu’un chef d’ Etat arabe puisse se rendre à Tel- Aviv. On sait qu’en 1977, le successeur de Nasser; Anouar el Sadate se rendit à Jérusalem. Berl envisage également la naissance d’ un Etat palestinien.

En fin de compte Emmanuel Berl plaide pour des négociations directes entre Israël et les Etats arabes et pense que seule une compréhension mutuelle pourra conduire à la paix.

La situation actuelle est bien différente de celle de 1968. Le président Sadate, successeur de Nasser s’est rendu à Jérusalem et a signé la paix avec Israël, il l’a payé de sa vie. Le traité de paix avec l’ Egypte , puis le traité de paix avec la Jordanie ont mis un terme aux conflits interétatiques entre Israël et certains de ses voisins. Les Accords d’ Abraham ont conduit à une amélioration des relations entre Israël et les Etats arabes. Cependant , Emmanuel Berl avait bien analysé la violence de l’antisémitisme / anti sionisme qui règne dans le monde musulman. Il avait également souligné la manière dont les Etats arabes ont entretenu la question des réfugiés palestiniens sans chercher à la résoudre. Il souligne le caractère dissymétrique des guerres contre Israël : une défaite ne menace pas les Etats arabes alors qu’ Israël fait face à une menace existentielle. Il souligne que l’hostilité à Israël dissimule un violent antisémitisme . On formule contre Israël des reproches que l’on adresserait pas à un autre Etat.Il souligne que l’avenir réside dans l’entente entre Juifs et Arabes et dans la création d’un Etat palestinien. La situation actuelle ne conduit guère à l’optimisme, mais on peut espérer une amélioration ultérieure.

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